2012
Middlesex
Très longtemps fascinée par l'ambiguïté sexuelle et par les attributs féminins et masculins, j'ai aimé à jouer avec, les détourner, les transgresser. Ma vie est marquée par la frontière des genres. J'ai triché avec mon prénom, je me suis inventée un double masculin, j'ai refusé de porter des robes et des jupes pendant des années avant de ne plus vouloir porter que cela. Je ne me maquille toujours presque pas. Et j'ai longtemps désiré cela: mettre du rouge à lèvres à un homme, et que cet homme soit mon homme, puis photographier le résultat, ses lèvres, son rapport au rouge, son comportement. J'ai pu le faire, il y a deux ans. Pendant la séance, V. et moi avons passé énormément de temps à rire, peut-être plus que ce que ces photos laissent voir. Je suis assez maladroite quand il s'agit de me mettre du rouge à lèvres moi-même, et j'ai rarement maquillé qui que ce soit, de surcroît un garçon. Je ne me souviens pas du geste en lui-même, alors que je voulais tellement le faire, que j'avais tellement attendu pour appuyer le bâtonnet de pâte et colorier sa bouche. Non, je me souviens de détails. De l'expression de V., qui parlait comme s'il avait quelque chose de très chaud dans la bouche, comme s'il sortait d'une anésthésie locale pour les dents de sagesse: avec beaucoup de H, des consonnes à peine marquées. Il croyait que parler allait faire partir le rouge et ne voulait pas se voir affublé d'une nouvelle couche, alors V. répondait à mes questions par des mimiques, des coups d'oeils appuyés. Comme ces animaux dociles à qui l'on impose un vêtement, V. s'est vu imposé un attribut qui n'était pas le sien, qui ne serait jamais le sien, ainsi qu'en témoignent sa méfiance et son léger malaise. Il s'est pourtant prêté au jeu pendant de longues minutes, avec patience. Peu à peu, lorsque porter du rouge à lèvres est devenu plus naturel, il s'est amusé à prendre des poses efféminées devant le vieux mur blanc. Puis soudain, V. a décidé que la séance était terminée, et il a alors frotté ses lèvres dans un mouchoir jusqu'à ce qu'elles le brûlent, horrifié de voir que le rouge ne voulait pas partir si facilement (je lui avais mis en effet un rouge à lèvres des plus difficiles à enlever). Depuis, V. n'aime toujours pas beaucoup le rouge à lèvres, même pour une femme. Alors quand je suis avec lui, je n'en porte pas.







